© Roc-au-Sorciers. Voir Crédits
L'installation virtuelle du Roc-aux-Sorciers
Oeuvre d'art numérique > 33 min
« L’homme dans la nuit, allume une lumière pour lui-même » [1]
Si proche, si loin. Aborder l'art pariétal depuis notre XXIe siècle dans le but d'en restituer un fragment à nos contemporains n'est pas chose aisée. Inévitablement des questions et des comparaisons déchirantes s'imposent. Comment les hommes du paléolithique - physiquement identiques en tous points à nous-mêmes - ont-ils pu perpétuer pendant des dizaines de millénaires une forme d'art aussi aboutie? Comment des milliers de générations humaines ont-elles pu se succéder dans une telle immensité spatiale et temporelle en maintenant une telle apparence d'unité culturelle? A quoi répondait l'art pariétal? Quelle fonction avait-il? Comment pouvons-nous comprendre cela aujourd'hui, alors que tout semble changer pour nous en moins d'une génération et que notre société mondialisée ne semble plus engendrer que ruptures et oppositions? Que faisons-nous ici et maintenant, de nos sciences, de nos arts et de nos médias?
La guerre des "on". Depuis à peine plus de 150 ans que nous avons admis l'existence d'une préhistoire, d'un Homme "antédiluvien", et que nous tentons d'en comprendre les manifestations artistiques, de nombreuses théories ont vu le jour dans différents contextes philosophiques, politiques ou religieux. Toutes ces théories ont dans une certaine mesure une portée universelle. Toutes sont aussi le reflet d'une construction sociale de la réalité, qui a proposé, voire imposé une certaine vision de l'humain : "nous" (les hommes) pensons et agissons comme ceci, "on" est comme cela...Toutes ces théories sont réfutables et aucune ne semble pouvoir tenir face aux questions posées par l'art paléolithique. Aussi, avons-nous choisi de les évoquer toutes, de montrer en quoi chacune est le fruit d'un point de vue, voire d'une idéologie avouée ou non, et comment leur affrontement dessine les lignes de clivage de notre propre société. La contemplation de nos origines et de celle de l'art renvoient directement à l'idée que nous nous faisons de notre être au monde et de notre destin. Personne n'a encore de réponse univoque. Nul n'a triomphé dans de la guerre des "on" pour nous dire d'où nous venons et où nous allons...
Une attraction étrange. En venant découvrir le Roc-aux-Sorciers, les visiteurs non avertis s'attendront à ce qu'on leur parle seulement de science et qu'on leur livre une connaissance brute et unique. Nous aimerions qu'ils changent de perspective... Pour cela, nous sommes allés au delà de la simple reconstitution de la frise sculptée originale. Nous avons conçu à base de technologies de "réalité virtuelle" une oeuvre d'art numérique propre à reconduire à nouveau les questions et les interrogations que l'art de tout temps suscite ; une "attraction étrange" invitant à pénétrer au coeur d'une préhistoire que l'on ne peut qu'imaginer. Ce voyage onirique est accompagné d'une sorte de poème sonore, une symphonie de voix, de musiques diverses, de bruits naturels ou artificiels, où sont convoqués poètes, scientifiques, écrivains, philosophes ou simples badauds. Une polyphonie de paroles illustre la multitude des discours autour du mystère de l'art préhistorique - « S'agit-il d'une simple représentation de l'environnement... ou bien du récit d'un exode, d'une allégorie ? Nous n'en savons rien. » [2] - mais aussi les multiples questionnements sur l'origine de l'art et de la civilisation, les religions, la vie et la mort, que suscitent en nous, à travers la beauté de leur art, ces hommes et ces femmes si semblables à nous mais que nous connaissons si peu. Plus que d'attendre des certitudes, il convient ici de rêver, d'imaginer et de se laisser porter par le flot des sons et des mots, car, comme dit le poète: « La beauté est un mode d'éclosion de la vérité » [3] .
Extraits
« Anfractuosité accueillante, ménagée par une nature hostile, qui en ces temps reculés, ne faisait que tolérer la prèsence humaine. Sculptures en ronde-bosse, faites pour la vue et le toucher, comme des images habitables, comme un havre de signes. Paroi chaude invitant à se blottir, que nous avons ornée de créatures et de formes féminines rehaussées de rouge. Animé, inanimé, vivant ou mort. Théâtre d'ombres, jeu de lumière, où se projetaient nos rêves inaccessibles, de possession et de compréhension du monde. Matrice de tous les arts, de toutes les techniques, de tous les médias, sur laquelle chacun pouvait s'identifier, à défaut de s'y inscrire. » [4]
« La seule perte irremplaçable serait celle des oeuvres d'art que ces siècles auraient vu naître. Car les hommes ne diffèrent, et même n'existent, que par leurs oeuvres. Elles seules apportent l'évidence qu'au cours des temps, parmi les hommes, quelque chose s'est réellement passé. » [5]
« Je crois que l'homme rêve uniquement pour ne pas cesser de voir; Il se pourrait bien que la lumière intérieure se répandît un beau jour hors de nous-mêmes en sorte que nous n'aurions besoin d'aucune autre » [6]
« La chasse est le fond de l’art.
Le guet le fond de la contemplation.
La faim le fond du désir.
La carnivorie le fond de l’admiration. » [7]
[1] Héraclite d'Éphèse, Fragments.
[2] Geneviève Pinçon, texte de "un art hors du temps" au Roc-aux-Rorciers, 2007.
[3] Martin Heidegger, « L’Origine de l’œuvre d’art » in Chemins qui ne mènent nulle part, 1950.
[4] Olivier Auber, texte de "un art hors du temps" au Roc-aux-Rorciers, 2007
[5] Claude Lévi-Strauss, Regarder, Écouter, Lire, Plon, 1993.
[6] Johann Wolfgang von Goethe, Les Affinités électives, 1809.
[7] Pascal Quignard
Extraits musicaux
(Patrick Marcland - compositeur
